• De quoi s'agit-il au juste?

         

             Nous avons peut-être déjà tous croisé cette image de la corde sur notre chemin… Voici ce qu’elle raconte. D’un simple bout de corde, on peut en venir à percevoir un bâton ou, plus dangereux encore, un serpent ! La corde, elle, est ce qu’elle est, indépendamment de la perception déformée que nous en avons. Selon ce que l’on voit, ou croit voir, nous allons réagir en conséquence. Si nous percevons un bâton, peut-être serons-nous tenter de nous pencher pour le ramasser et, selon sa taille, l’utiliser comme bâton de marche, ou simplement comme un bout de bois que l’on pourrait s’amuser à sculpter… Le problème c’est qu’en nous en approchant, nous verrons tôt ou tard qu’il s’agit simplement d’un bout de corde. Rien de bien dramatique dans cette illusion et ce désenchantement. Par contre, s’il nous arrive de penser y voir un serpent, là nous allons peut-être commencer par avoir peur… Cette émotion peut ne durer qu’un très court instant où le cœur se met à battre plus vite, des sueurs froides apparaissent peut-être tout le long de notre corps, la respiration se coupe ou devient difficile, nous nous sentons pris de panique… Si cette déformation visuelle persiste, nous allons chercher à éviter le danger, aussi fictif soit-il, soit en le contournant ou bien en invitant le serpent imaginaire à se déplacer, ou encore, poussé par des instincts plus agressifs et meurtriers, en se saisissant d’un gros bâton pour frapper et exterminer la menace ! Pourtant, au final, il ne s’est agi dès le début que d’un morceau de corde !

             Combien de fois dans notre vie, ou bien même dans une seule journée, sommes-nous victimes de nos perceptions ? Et dans ce cas, ne nous arrive-t-il pas parfois de nous frapper et de nous blesser nous-même, ou de frapper et de blesser autrui, que ce soit par la pensée, la parole ou le geste ? Et parmi toutes ces erreurs d’interprétation de la réalité avec leurs conséquences fâcheuses, sommes-nous aptes à toujours finir par nous rendre compte de notre décalage ?

            Toutes nos émotions quelles qu’elles soient s’appuient sur la base de nos perceptions : visuelles, auditives, olfactives, gustatives, tactiles, mentales. Les émotions positives tels la joie, le bien-être, la confiance, le calme… comme les émotions négatives tels que la peur, la colère, l’amertume, le doute, la suspicion… Nos organes sensoriels ont pour fonction de nous aider à interpréter l’information perçue, et nous permettre par là d’entrer en relation, si possible adéquatement, avec le monde extérieur, notre environnement naturel ou social, ou encore avec notre propre univers intérieur.

            Ainsi, sur la base d’une perception, il nous arrive bien souvent de prendre nos désirs pour des réalités et de construire alors des châteaux de sable ; ou, scénario moins séduisant, de prendre nos craintes pour la réalité et d’avoir peur, d’être pris de panique, d’alimenter l’anxiété et l’angoisse, ou bien encore de se laisser emporter par la colère et le mépris. De là, nous mettons en place toutes sortes de stratégies d’actions et de réactions en réponse à la supposée situation. Ces attitudes, par ailleurs, concernent toujours soi et autrui. Au fil des semaines et des mois, au fil des ans, nous ‘structurons’ un schéma de la réalité sur la base de ce que nous en connaissons, ou croyons en connaître. Pourtant, dans une large mesure, nos expériences quotidiennes s’appuient elles aussi à leur tour sur cette part des perceptions erronées et sur les interprétations mentales inexactes que nous en tissons, édifiant par là des « principes de réalité », une grille de lecture et tout un attirail stratégique de comportements, de réactions, de réponses automatiques face à cette idée que nous avons de la réalité, de soi et des autres, tout aussi intellectuelle que soit cette vision du réel.

     

            La question est alors celle-ci : « Connaissons-nous vraiment la Réalité ? Sommes-nous à même de voir le Réel ? » Et d’abord : « Qu’est-ce que la Réalité, qu’est-ce que le Réel ?

            L’enseignement du Bouddha nous convie à regarder la vie en face dans chacun de ses phénomènes, et à reconnaître tout ce qui se manifeste, tout ce qui est pour ce que c’est. Il s’agit d’arriver à ce point du cheminement où nous voyons les choses telles qu’elles sont véritablement, sans déformations aucunes, sans perceptions biaisées, sans interprétations subjectives... sans parti pris !

            Il est alors utile de nous interroger sur ce qui nous empêche de voir la réalité pour ce qu’elle est, dans toute sa ‘nudité’, dans une parfaite transparence des choses. La question de la réalité pourrait ainsi être reformulée : « Qu’est-ce qui n’est pas la Réalité, qu’est-ce qui n’est pas le Réel ? »

            Dans l’exemple du bout de corde sur le chemin, la méprise est avant tout physiologique, et la reconnaissance honnête de la réalité dans cet instant précis consiste donc à accepter et accueillir l’émotion qui s’élève, sans se laisser partir dans une panique excessive et débordante. L’esprit est alors amené à se calmer, et avec une clarté retrouvée, à voir la réalité pour ce qu’elle est. Ainsi, plutôt que de se lancer dans toute une stratégie d’action et dépenser son énergie physique et mentale somme toute inutilement, il suffit de bien regarder à nouveau pour se rendre compte de ce qui est et de ce qui n’est pas, et avoir ainsi une attitude plus juste envers le présent de la situation.

            Bien sûr, on peut objecter que le cas de figure n’est pas rare où le serpent perçu et le danger qu’il représente sont bien réels ! Dans ce cas, percevant et interceptant à temps la naissance d’une émotion en réaction à ce que l’on rencontre sur le chemin, nous pouvons là aussi adopter l’attitude la plus juste et habile qui soit pour traiter la situation. Rien ne nous oblige, par exemple, à détruire la vie qui nous a effrayés un instant à son insu ; nous agissons ainsi lorsque nous nous trouvons emporté par notre émotion, et aveuglé par notre ignorance concernant l’amour qui existe dans le lien qui unit toutes vies dans l’univers… Nous pouvons apprendre à changer nos réflexes ; nous pouvons faire appel en nous à la bienveillance et au respect de toute vie sur Terre pour simplement passer son chemin, ce chemin qui est d’ailleurs là pour tous, toutes espèces confondues… Et puis, mieux encore, ne pouvons-nous voir et comprendre qu’il s’agit après tout d’une rencontre avec l’instant, d’une rencontre avec la vie dans l’instant : le bout de corde, le bout de bois, le bout de serpent, une émotion, une pensée, soi-même, l’autre, l’univers…

            Comme tout cela est beau en fin de compte ! D’une incidence anodine nous en venons à rencontrer la Vie !