• Hommages à Chân Phap Y

    Chère Famille Spirituelle

    Avec grand regret nous vous annonçons que notre cher frère Thay Phap Y, qui était italien, est décédé vendredi matin, le 7 Février 2014.
    Il fut un enseignant pour nous tous, notre grand frère, notre « Vénérable Thich Chan Phap Y », et « Papi » pour beaucoup. C’était un personnage haut en couleurs, un membre de la Sangha à l’engagement passionné, profondément dévoué à Thay et à la communauté tout au long de ses 14 années de vie monastique au Village des Pruniers.

    Bhikshu Thich Chan Phap Y

    Vincenzo Chifalo
    26 Janvier 1939 – 7 Février 2014
    9ème génération de la lignée Lieu Quan Dharma
    2ème génération de l’Ecole du Village des Pruniers

    Thay Phap Y, (nom qui signifie « Esprit du Vrai Dharma »), était agé de 76 ans et était malade depuis plusieurs années.
    Et pourtant il avait continué de participer sans réserve à notre vie monastique, enseignant pendant les tournées de Thay et au cours de notre retraite d’hiver de 90 jours.
    Sa santé s’était affaiblie ces dernières semaines, et il ne s’alimentait plus très bien. Vendredi matin, il a commencé à éprouver des difficultés respiratoires, et ses frères lui offrirent leur présence attentive dans sa chambre. Puis il a eu une déficience cardiaque alors que ses frères le soutenaient de leurs bras, et sa respiration s’est arrêtée. L’ambulance est arrivée dans les minutes qui suivirent ; leurs tentatives pour le ramener à la vie furent vaines.
    Les frères ont alors parlé de l’immense paix dans laquelle Thay Phap Y était, ainsi que de l’énergie d’amour qui l’entourait dans sa chambre à ses derniers moments.



    Les frères prirent le temps de faire sa toilette et d’habiller Thay Phap Y. Ils déposèrent son corps, drappé de sa robe Sanghati, dans le Zendo de leur résidence monastique. On apporta des fleurs et un olivier, et ses hiboux en peluche
    furent placés à côté de lui. Thay offrit deux calligraphies qu’il avait faites pour lui : « Souris, Thay Phap Y » et « Un nuage ne meurt jamais ».
    A 5 heures l’après midi, toute la communauté se rassembla pour une belle et émouvante cérémonie avec Thay dans le Zendo. L’énergie était très puissante et le chant vigoureux. Thay Phap Do offrit l’encens et toucha la Terre au nom de toute la Sangha (il y avait tant de monde !) Avec une jonquille fraîchement cueillie, Thay aspergea d’eau tout le corps de Thay Phap Y –le nectar de la compassion – puis posa sa main avec amour sur le front de Thay Phap Y tout en récitant la Contemplation sur Sans Venir et Sans Partir :

    Ce corps n’est pas moi.
    Je ne suis pas limité par ce corps.
    Je suis la vie sans limites.
    Je ne suis jamais né,
    Et je ne suis jamais mort.

    Le corps de Thay Phap Y fut incinéré le lundi 10 Février à Bergerac en présence de la Sangha tout entière, au cours d’une autre cérémonie puissante et belle, suivie d’une évocation plus intime et pleine d’amour, avec lecture de poèmes, témoignages et chants.
    Nous vous invitons à goûter quelques-uns de ces témoignages ci-dessous, ainsi que les paroles inspirantes de Thay, en souvenir aimant de notre cher frère, qui fait toujours partie de notre Sangha, continuant sous de nouvelles formes.

    Le Corps de la Sangha sourit avec son sourire et le porte avec elle jusque dans le futur.

    Témoignages de notre Famille Spirituelle.


    1-Les paroles inspirantes de Thay lors de l’Enseignement du Dimanche
    Tous les matins au Hameau du Haut, Frère Phap Y arrivait très tôt à la méditation assise. Il était l’un des premiers frère aînés à se rendre à la salle. Bien qu’il eût été malade depuis de nombreuses années, Frère Phap Y pratiquait avec beaucoup de diligence. Il chérissait comme un trésor chaque moment de la vie.
    Dans sa jeunesse, Frère Phap Y avait été membre du Parti Communiste italien, il était athée. Plus tard, il se rendit en Inde et fut ordonné comme novice dans la tradition tibétaine. C’est ainsi que lorsqu’il vint au Village des Pruniers pour la première fois, il portait la robe rouge d’un novice tibétain, avant de changer par la suite pour la robe marron du Bouddhisme Mahayana vietnamien. Après de nombreuses années de pratique au Village des Pruniers, Frère Phap Y reçut la Grande Ordination comme bikshu et après ça la Transmission de la Lampe en qualité d’Enseignant du Dharma.

    Quand la Sangha fit sa tournée en Italie, Frère Phap Y était toujours très heureux. Il adorait faire découvrir les beaux sites de son pays à la Sangha en sa qualité de grand frère.

    Une fois, il fut très contrarié du fait de sœur Chan Khong. Personne ne sut ce qui lui avait été dit sur sœur Chan Khong qui pût le rendre si contrarié. Quand Thay eut vent de la situation, Thay écrivit à frère Phap Y une lettre qui tenait en ne seule phrase ; « Cher Thay Phap Y, savez-vous qui vous aime le plus au Village ? Sœur Chan Khong. » Il cessa d’être contrarié.

    Au cours de la cérémonie de Purification et de Soutien pour le regretté Thay Phap Y, Thay déclara: « Ce corps n’est pas moi, je ne suis pas ce corps. Je suis la vie sans limites. Et je continue dans le futur tel une rivière avec la Sangha. » Ceci est un fait. Par conséquent, dans notre vie de tous les jours nous devrions être capable de voir la présence de frère Phap Y – un frère aîné. Il a vécu une vie de pratique au Village des Pruniers pendant une vingtaine d’années, il a trépassé à l’âge de 75 ans. Nous pouvons l’appeler « Vénérable Thich Chan Phap Y. »

    2- « Ce n’est pas fini ! », par Thay Phap Dung

    Cher Thay Phap Y,
    « Ce n’est pas fini ! Cette rencontre n’est pas finie ! Ce ne sera jamais fini ! » Cela continuera avec les feuilles de chêne balayées par le vent sur le Hameau du Haut, les rayons dorés du soleil qui traversent le terrain de volley, et les jonquilles qui vont fleurir ce printemps et à tous les printemps à venir. Vous êtes toujours là parmi nous – votre sourire illumine notre résidence monastique, vos pas tranquilles le long du couloir, et bien sûr, votre puissant partage qui provenait toujours de votre amour pour Thay, votre attention aimante à tous vos frères et la protection que vous représentiez pour la communauté.

    Votre côté solitaire et votre porte fermée ne pouvaient pas cacher votre désir profond de demeurer relié à l’extérieur et connecté à nous, de nous aimer bien que cela ne dût pas être toujours facile. Merci, Thay, de rester avec nous et d’avoir permis à certains de pénétrer votre cœur et de sentir votre tendresse et votre vulnérabilité ; d’avoir fait l’expérience de vous côtoyer comme un être humain véritable.

    Désormais, chaque fois qu’un jeune frère prendra soin de son frère aîné, vous serez là ; quand nous chercherons un petit tabouret dans la salle de méditation, vous serez là; quand nous nous régalerons ensemble de pâtes, de pizza ou d’une bonne odeur d’ail, vous serez également là. « Ceci ne fait que continuer. »

    Votre transition vers la forme sans limite et sans signe nous a tous frappés. Si rapide ! Si décisif ! Il y avait de la paix et de l’acceptation dans votre corps et dans votre esprit. Aucune lutte. Aucune confusion. Même pas parmi la police et le corps médical. Ce matin-là, vous étiez entouré de tous les frères qui vous aimaient. Nous étions calmes. Nous avions partagé vos derniers instants, votre dernier souffle. Pas de regrets. Pas d’attente.

    Nous continuons de respirer pour vous, de respirer avec vous, de vous ouvrir nos cœurs. Nous sommes déterminés à rester, comme vous l’avez fait, au sein de la communauté, pour la construire et la protéger, et de continuer votre travail pour faire du Hameau du Haut et de tous les Hameaux une maison pour nous tous.

    Vous nous avez invités à plus de confiance dans notre relation envers nous-mêmes, envers vous, envers les autres.
    Nous sommes déterminés à continuer à faire plus confiance, à ne pas avoir peur, à nous ouvrir mutuellement nos cœurs, à sortir de nous-mêmes, comme vous l’avez fait vous-même après votre voyage en Israël. Votre retour en Israël
    vous a aidé à toucher votre vraie demeure dans votre propre cœur. Ce voyage vous a transformé et adouci. Vous avez rapporté avec vous cette chaleur et cette douceur pour les partager parmi nous au hameau du Haut.

    Nous nous rappelons le jour où vous êtes sorti pour accueillir les frères qui revenaient de leur tournée aux Etats Unis.
    Vous nous avez étreints comme un grand-père, comme un oncle, comme notre frère aîné. Vous nous avez serrés dans vos bras juste un tout petit plus longtemps que vous ne l’aviez jamais fait. Ce quelque chose de plus doux, de plus humain, de plus réel – c’est cela que nous continuerons.

    Quelle merveille que d’avoir été un humain, d’avoir pratiqué ensemble, et d’avoir partagé nos vies ensemble comme moines ! A bientôt sur le chemin, à bientôt dans la cuisine, à bientôt au centre ville, comme vous l’appeliez.



    3- “Notre grand frère franco-italien” by Sister Mai Nghiem (texte français de Sœur Mai Nghiem)

    Nous avons reçu ce matin la nouvelle: notre grand frère franco-italien continue à nous sourire dans les nuages.
    Ton rire, cher grand frère, continue à faire chanter la forêt de Thénac, surprenant quelques pigeons voyageurs et
    faisant lever les yeux aux vaches qui ruminent.
    Eh bien alors! Nous le croyions reposant paisiblement dans son lit, un sourire éternel aux lèvres…et le voilà qui
    continue à faire des siennes, barbotant avec les grenouilles dans la mare à lotus, chantant à tue-tête avec les
    hirondelles, perchés ensemble sur les fils électriques, se cachant dans le regard malicieux de l’écureuil qui nous
    regarde du haut de son arbre…tous les moyens sont bons pour nous le faire savoir:
    “Ne me cherchez pas dans mon lit, je n’y ai laissé que l’enveloppe; la lettre, elle, a été envoyée dans le cosmos,
    plus
    rapide qu’un email! Ne perdez pas de temps, lisez-moi!”
    Ce matin en apprenant la nouvelle, je me suis souvenue d’ un enseignement monastique où Thay avait dit: “Thầy
    Pháp
    Ý cười đẹp quá!” et c’est bien ça qui était là, ton bon grand sourire d‘enfant, ta grosse voix de grand papa ours
    qui me
    lançait des “Ciao Caroline! Come stai?” à chaque fois que tu me voyais (tu non m a mai chiamate Mai!?) avant de
    me
    prendre dans tes bras dans un éclat de rire désarmant!
    Ton sourire, caro fratello, qui a traversé tempêtes et brouillard, fait face à toutes sortes de monstres à dix têtes
    aux
    éclairs et à la foudre, pour en ressortir toujours plus éclatant…ton sourire c’est bien ça qui est là.
    Alors en recevant la calligraphie de Thay un peu plus tard dans la matinée, le mien s’est mouillé de pleurs.
    Que c’est beau de te retrouver sous le pinceau de notre maître, dans ces lettres dansantes et souriantes!
    Que c’est beau de voir dans les traits d’encre doux et puissants, épais de vie et d’amour comme le sang du père
    qui
    coule dans les veines du fils avec vigueur, qu’un sourire ne peut pas mourir!
    Je souris ton sourire et t’embrasse.
    Ta soeur qui t’aime, Mai Nghiem


    4- « Cher Thay Phap Y », de Bar Zecharia

    Cher Thay Phap Y, chète Terre Mère,

    Combien de fois ces dernières années n’avons –nous pas ri en repensant à la façon dont nous nous sommes
    rencontrés
    ! C’était pendant la retraite de 2003 que Thay offrit à Rome, et tu étais encore un « jeune » moine dans la
    tradition du
    Village des Pruniers. C’était ma première retraite, et tu étais le premier moine bouddhiste que je rencontrais, quel
    choc
    ! Tu fus donc ma première crise avec la Sangha.Tu ne manquais jamais d’enthousiasme, en particulier pour toutes
    les
    questions sociales et politiques, et sur le sujet d’Israël et et de la Palestine. Nous échangions propos, idées, et
    probablement aussi des jugements. Le ciel est assez vaste pour contenir ces derniers également.

    Les années qui suivirent, nous commençames à échanger des sourires également, et le tien était un sourire vif, un
    sourire contagieux ; un sourire sicilien plein de soleil, de contact et de rire.

    L’axe Italie-Israël-Palestine-Village des Pruniers devient un espace commun pour une amitié nouvelle, et j’étais
    toujours heureux de te rendre visite dans ta chambre du Hameau du Haut, décorée de tableaux de Thay que tu as
    aimé
    tendrement, et remplie de livres depuis Shakespeare jusqu’à la mystique juive en passant par la philosophie
    bouddhiste, Stars Wars, et Spinoza (toujours Spinoza). Jamais tu n’hésitais à partager tes pensées et tes réactions
    aux
    évènements politiques, et je découvris que derrière les polémiques il y avait toujours un grand amour, et
    l’aspiration
    pour un monde basé sur la compassion, où les êtres humains se traitent différemment et vivent dans la paix et
    l’harmonie. Ta sensibilité à la difficulté et à la souffrance faisaient que tu n’acceptais même pas qu’on puisse
    cueillir des
    fleurs : « Elles sont vivantes – laissez-les vivre », disais-tu.

    Je sais que cet ardent désir pour un monde meilleur te conduisit sur un chemin long et haut en couleurs. Tu
    faisais état
    de ton éducation catholique stricte et pénible. Quand tu voulus en savoir plus sur mon service militaire, tu
    rapportas
    que tu t’y connaissais un peu en Kalachnikovs. Quelques dizaines d’années en arrière, tu as engagé tes années et
    ton
    énergie en Arique et en Inde pour améliorer les conditions de quantités de frères et sœurs qui n’avaient pas eu la
    chance de naître avec les mêmes privilèges que beaucoup parmi nous considèrent comme argent comptant. Je
    sais
    qu’une quête comme la tienne n’est pas née comme çà, qu’il doit y avoir eu beaucoup de souffrance pour la
    motiver et
    la nourrir. Nous n’avons que peu évoqué les difficultés de ton enfance, je le regrette.

    Ta générosité ne s’est pas manifestée seulement en partage de tes opinions, mais aussi par tes paroles
    d’encouragement, en particulier pour les jeunes, et avec la sagesse de tes enseignements du Dharma, et la vision
    unique que tu offrais, fruit de ton expérience et tes études. L’été dernier, tu as offert le dernier enseignement de
    la
    retraite Wake Up pour les jeunes, et beaucoup de retraitants ont plus tard exprimé combien ils avaient apprécié ta
    sagesse, ton sens de l’humour et ta liberté de parole.

    A un autre moment, tu as fait part de tes réflexions concernant le gatha qu’on récite en se réveillant le matin : «
    En me
    réveillant, je souris, j’ai 24 heures toutes nouvelles devant moi. » « Je n’aime pas ce gatha, parce que ce n’est pas
    vrai »,
    rétorquas-tu. « Qui nous garantit que nous allons avoir 24 heures à vivre ? Qui nous garantit que cet inspir ne va
    pas
    être notre dernier inspir ? Chaque instant pourrait être notre dernier instant, c’est pourquoi nous devons chérir
    l’instant
    présent, le seul qu’on soit sûr d’avoir. » Cela va sans dire, tu parlais d’expérience : cela faisait quelques années
    que ta
    santé s’était fragilisée, te rendant plus conscient de la vérité de la fragilité qui nous est commune à tous mais que
    nous
    reconnaissons rarement.

    Et bien sûr, ta générosité dépasse toute description. Au fil des années tu as fait de nombreux voyages en Italie
    pour
    conduire ou accompagner des retraites, en particulier pour offrir la pratique aux populations du sud où tu es né
    et as
    été élevé. J’ai été témoin de l’énergie exceptionnelle que tu as déployée pour aider à faire venir de jeunes amis
    palestiniens au Village des Pruniers. Tous les frères du Hameau du Haut doivent beaucoup de sourires à ta cuisine,
    surtout par exemple quand tu régalais plus de cent personnes de ta pizza maison. Je suis sûr que les frères
    monastiques peuvent témoigner de ventres bien remplis et satisfaits.

    Cher Thay Phap Y, je sais que la souffrance que tu étais encore en train de transformer t’a parfois empêché d’être
    en
    contact avec le bonheur en toi et autour de toi. L’enthousiasme et l’urgence avec lesquels tu essayais de rendre le
    monde meilleur pouvaient à l’occasion prendre des formes qui rendaient la communication et le contact profond
    difficiles. (En revanche, tu te donnais beaucoup de peine pour rechercher et soutenir ceux avec qui tu te sentais
    en
    sécurité, accepté et aimé.) J’ai de la gratitude pour cette part de toi aussi, parce que c’est avec toi que j’ai appris à
    lâcher prise dans mes attentes de ce qu’un moine – ou un ami – devrait être, créant ainsi un nouvel espace pour la
    tendresse, pour l’appréciation de ce qui « est », et pour un vrai contact.

    Quel ne fut pas ton bonheur au printemps dernier lorsque se réalisa ton rêve de te rendre en Israël et Palestine,
    de voir
    d’antiques oliviers, de savourer le soleil, les falafels et le shakshuka sur les marchés ! C’était amusant et joyeux, et
    également une expérience puissante de voir de mes propres yeux comment une Sangha forte peut soutenir ses
    membres et s’aider les uns les autres quelles que soient les faiblesses.

    5. “Laver sa main droite” – a poem by Brother Pháp Lưu


    Nous entrons dans la chambre,
    Son visage est blème,
    Les moines, ses frères,
    Sont à genoux tout autour,
    Et voici que l’histoire se raconte d’elle-même.

    Ils font de la place
    Pour que d’autres puissent entrer.

    Sa lèvre inférieure pend
    Comme s’il y avait encore du souffle.
    Un doigt posé sous son nez
    Vérifie.
    Non.

    Médecins et infirmiers arrivent
    Et demandent qu’on libère la chambre.
    Elle se libère, mais nous revenons.
    Ils placent des électrodes sur sa poitrine :
    « La loi nous impose d’essayer de le ramener à la vie. »
    Et ils commencent la réanimation.
    Avec douceur ils font les compressions thoraciques d’usage,
    Et puis il y a le masque à oxygène.
    Au bout de quinze minutes, ils s’arrêtent.
    Cela fait une demi-heure qu’il n’a pas respiré.
    Plus d’oxygène pour le cerveau.
    Un civière est apportée et on le soulève sur son sommier.
    Il est question de nom et d’âge, et ils s’en vont.
    On apporte de l’eau tiède pour raser sa tête et sa barbe, et pour laver son corps.
    A genoux, la main sur son épaule
    Je fais douze inspirations et douze expirations
    Pour lui.
    Un frère enduit son visage de mousse à raser
    Et promène un rasoir sur sa barbe.
    « Garde les yeux fermés », dit-il en souriant,
    Plein d’amour dans la voix.
    En cet instant, la seule chose à faire
    Est d’être présent.
    Phap Dô se tourne vers moi, un linge humide
    Sur sa main, ouverte dans un geste d’abandon.
    Je la saisis, lève la main de mon frère,
    Déjà froide,
    Et essuie le bout de ses doigts.
    Comme ils sont souples !
    Les tendons encore vigoureux et pliés,
    Se lovent doucement dans les miens-
    Ne viennent-ils pas de remuer, juste là
    Maintenant ?
    Je passe le linge entre chaque doigt.
    Ai-je jamais tenu sa main, chaude,
    Du temps qu’il vivait ?
    Je n’en ai pas souvenir.
    Et voici que je la tiens à présent,
    La réchauffant du sang qui pulse dans la mienne,
    Et pulsant plus lentement dans la sienne
    Et nous ne nous sentons pas gênés.
    Il ne peut plus rien objectifier.
    Il ne peut plus refuser cet amour
    Qu’il eut tant de mal à recevoir durant sa vie.
    C’en est fini des plaisanteries entre nous.
    Nous sommes des frères, en plénitude,
    Faits de chair et d’esprit.
    Je repose sa main sur sa poitrine
    Et tend le linge à une autre frère.
    Où est mon grand frère ?
    Il n’est pas dans cette main,
    Ni dans ces tendons,
    Ni dans ce cœur qui a cessé de battre.
    Nous le déshabillons par dessous un drap
    Et nettoyons son corps tout entier.
    Plus besoin pour lui désormais
    De la douche revigorante du matin
    Ni des livres de son bien-aimé Spinoza.
    « C’est fini », comme il aimait à le dire
    et pourtant –
    voici que le soleil fait son apparition de derrière les nuages
    et qu’un vent léger se lève, tout pendant que ses frères s’affairent autour de lui.
    Continuité.
    Des tuniques fraîches et propres sont apportées,
    Et c’est avec des gestes pleins de naturel, s’excusant presque, ses épaules coopérant gentiment, et ses bras se
    pliant,
    qu’on l’habille à nouveau.
    Un homme dans une pièce d’étoffe. Un moine.
    Nous décollons le lit du mur,
    Tiens, il y a une étoile de David par terre.
    Ensemble, nous le soulevons dans sa couverture
    Et le portons hors de la chambre, les pieds devant, nous suivons la terrasse et pénétrons dans le zendo, le tête
    entre en
    premier, et le voici qui reprend position sur le socle de bois.
    Sa robe sanghati est dépliée
    Et c’est Phap Dô et moi qui la déployons sur lui,
    Jusqu’au cou.
    Son tigre et ses hibous en peluche sont disposées sur le rebord du socle derrière lui.
    Nous nous tenons là, rien à faire, le regard fixé sur lui,
    Alors qu’un fort martèlement sur le toit attire mon regard et mon attention vers la cour.
    De grands et brillants traits d’une lumière
    sont réfractés par la soudaine averse de grêle :
    l’air est illuminé.
    Je sors et contemple dans le froid, avec émerveillement.
    « Thay Phap Y, nous savons que tu es là ! »
    Le lourd nuage passe
    Laissant derrière lui la douce chaleur du soleil
    Et le scintillement de la glace sur l’herbe verte.