• L'Amour contre la souffrance.

     Donji Milanovac,

    un petit village sur les berges du Danube, en Serbie orientale.

     

    Le mardi 25 juin 2013 à 18h00, une heure avant d'entrer en connexion avec la Sangha de la Ceze, pour une soirée de pratique de la Pleine Conscience, chez Elisabeth.

     ...

    L'Amour contre la souffrance.

     

     Elle était de profil, assise à la table voisine, silencieuse...et pour cause.

     J'étais seul, elle était accompagnée...et pour cause.

     Elle pianotait sur un clavier cyrillique mais je ne voyais pas d'écran...et pour cause.

     J'entendais parfois des sons vibratoires émis par l'appareil qu'elle semblait caresser de ses doigts fins.

     Elle bougeait peu, ne tournait pas la tête et je ne voyais pas très bien ses yeux...et pour cause.

     

    Elle absorbait toute mon attention mais aucune question ne me venait à l'esprit. Je me contentais d'observer quelqu'un qui me semblait différent sans que cette différence soit flagrante, mais pas non plus cachée. Comme si en fin de compte, elle se fondait dans la "norme" et donc ne justifiait pas de questions.

     

    Elle pouvait avoir 25 ans ou un peu plus. Une douce et évidente beauté émanait d'elle. Même vêtue discrètement, elle ne pouvait cacher ni son élégante silhouette, ni son port de tête naturellement altier, ni ses formes avantageuses.

     Mais sa beauté jaillissait surtout du plus profond d'elle même. Une présence attachante, un rayonnement mystérieux, un je ne sais quoi d'envoûtant, captivaient mon regard.

     

    Je ne sais pas pourquoi mais je l'imaginai en lévitation...Son aura m'atteignait, me troublait...

     

    Tout à coup, je la vis sourire et se mettre à tapoter son clavier à toute vitesse. Il s'en suivit une série de sons provoqués par les vibrations tantôt longues, tantôt brèves, continues ou oscillatoires.

     

    Si elle était connectée à un jeu vidéo, ils sont si nombreux et si variés et me sont si étrangers, que je pouvais considérer cette relative agitation pour une partie gagnée...ou perdue ?...

     

    L'homme qui l'accompagnait lui prêtait une attention discrète, mais assidue.

     Il passa une commande au garçon pourtant sans la consulter.

     

    Quand elle se servit, un peu de maladresse de sa part me fit sourire. On ne peut pas facilement jouer à des jeux électroniques en même temps que boire un jus de fruits à la paille.

     

    Je l'observais toujours et je finis par accepter l'évidence : cette fille magnifique était aveugle !

     

    Ainsi je compris son immobilité, le clavier qui n'était pas en cyrillique mais en braye.

     Je compris aussi qu'elle était sourde, d'où les vibrations codées qui lui permettaient de communiquer à distance avec un correspondant, sans doute comme elle, "branché" sur le même appareil...

     Enfin, elle était aussi probablement muette...

     

    L'homme qui l'accompagnait lui toucha l'épaule. Son geste était empreint d'une grande douceur, lent, prévenant.

     Elle arrêta aussitôt de pianoter. Il lui tapota le bras, discrètement mais avec une relative fermeté et assurance.

     Ils souriaient tous les deux.

     

    Elle lui prit la main...et ce fut comme si elle éclairait une lumière. Un courant tout à fait perceptible s'établit aussitôt entr'eux. Cela ressemblait à un baiser, une caresse, une attention. Ce qui passait par leurs mains enlacées appartenait à un domaine étrangement pur.

     

    Je ne parvenais plus à détacher mes yeux de ces deux mains qui se touchaient, se caressaient, les doigts entremêlés et complices, et qui semblaient chanter, danser, rire, se parler, échanger, partager, Vivre !

     

    Il était évident que l'Amour unissait ces deux êtres. Un amour total, profond, un Amour universel, affectif et charnel.

     Ces deux là ne faisaient qu'un et leur bonheur rayonnait.

     

    Je pensai un instant, agité par le mental, qu'on pouvait être aveugle, sourd, muet, et très heureux si l'on est deux, et pas (trop) handicapé, en voyage d'agrément, libre de ses faits et gestes, et seul, et triste...

     ...

     

    Lui, me faisait face, assis derrière leur table. Il était resté immobile. Il lui toucha à nouveau le bras et je remarquai qu'il le faisait toujours de son bras droit, tout comme il avait levé le bras droit pour boire son verre et appeler le garçon.

     Il demanda l'addition et fouilla dans son porte monnaie de sa seule main droite...

     

    Alors, quand il eut payé, elle se leva, et, lentement, à tâtons, je la vis contourner le fauteuil roulant pour passer derrière lui, desserrer le frein et l'écarter de la table. Il lui prit une main par dessus son épaule pour la guider. Elle dirigea lentement le fauteuil roulant de l'autre main, heurta doucement une chaise, puis une table, et le poussa sur le trottoir.

     

    Il était ses yeux, ses oreilles et sa voix, elle était ses jambes...

     

    Ils me laissèrent, seul.

     

    Michel.