• La grâce du papillon

             

              J’habite une très jolie petite cabane dans les Cévennes, généreusement accueilli par une amie avec qui une très belle relation de confiance et de complicité se développe au fil du temps. L’autre jour, par simple jeu, nous nous testions sur nos sensibilités et cherchions à se faire confirmer l’importance que nous pouvions avoir pour l’autre… Lorsque, un peu plus tard dans la journée, j’ai rappelé que j’allais m’absenter prochainement pour une semaine, sa réplique spontanée fut celle-ci : « ah mais oui, c’est seulement pour une semaine …». Elle avait dû penser que je serais parti pour plus longtemps. Tant et si bien que, toujours par jeu, j’ai relevé dans sa phrase l’adverbe ‘seulement’. Elle s’en est défendue immédiatement comme pour justifier, et en tout cas éclairer le sens de son propos… Nous avons joué ainsi sur la possibilité d’un malentendu (mal-entendu) et d’une interprétation tronquée.

            Nous savons bien comme cela arrive pourtant si souvent, hélas, dans la vie de tous les jours, dans les foyers ou sur les lieux de travail ou ailleurs. Cet échange de paroles cité ci-dessus est un bon exemple des différentes manières dont il nous arrive d’interpréter les dires et les intentions de quelqu’un : « tu pars pour seulement une semaine ».

                1° « seulement » dans le sens de : ‘tu seras vite de retour (et je m’en réjouis)’ – dans ce cas, il s’agit là d’une injonction positive.

                2° « seulement » dans le sens de : ‘ça n’est pas beaucoup (sous-entendu: j’aimerais autant que ce soit pour plus longtemps ; ta présence nous indispose ; quand est-ce que tu t’en vas et que tu nous laisses tranquille ?)’ – injonction négative.

                3° « seulement » dans le sens de seulement, et rien de plus, rien de moins, c’est-à-dire sans interprétation aucune – il s’agit là d’une injonction neutre.

              Cet exemple est édifiant pour voir comment nous interprétons trop souvent à tort et à travers les paroles et les actes d’autrui. Selon l’état psychologique dans lequel nous nous trouvons ; selon l’état de fatigue qu’est le nôtre ; selon ce que nous vivons et comment nous nous vivons et nous percevons ; selon l’environnement favorable ou défavorable, épanouissant, guérissant, nourrissant, ou au contraire destructeur dans lequel nous évoluons… tout cela va contribuer à orienter notre lecture de la réalité dans un sens ou dans l’autre, prêtant des intentions là où il n’y en a pas forcément, ou encore mésinterprétant celles-ci, ou se laissant inutilement influencer et affecter par les intentions exprimées par son environnement.

     

              Le Bouddha nous recommande vivement de ne prendre refuge qu’en nous-même, en notre île intérieure, et d’être une lampe qui brille au-dedans de soi et au cœur du monde – une lampe allumée pour le monde.

    C’est ainsi que le Bouddha caractérise tous les phénomènes psycho-physiques de notre réalité : soit comme bénéfiques (kusala), soit comme non-bénéfiques (akusala), soit comme neutres : ni bénéfiques, ni non-bénéfiques. De là, l’encouragement à reconnaître le caractère, la nature et la fonction de chaque phénomène perçu, pensé, parlé ou agit, et d’en orienter l’action pour un usage profitable à notre progrès spirituel.

             Si, comme la première interprétation possible de notre proposition « seulement pour une semaine », celle-ci est reconnue comme positive, alors nous chercherons à bien mettre en lumière son caractère bénéfique, sachant la reconnaître et l’emmagasiner dans la mémoire de notre cœur. Ainsi nous renforçons sa vertu bénéfique et fortifions notre estime de nous-même, notre confiance et notre assurance en nous-même, notre bien-être.

              Si, comme le suggère la deuxième interprétation, cela est perçu de façon négative, nous allons chercher à reconnaître ce qui se passe en nous – tant à un niveau psychologique qu’émotionnel et physique, et nous allons nous exercer à « transformer » la situation, c’est-à-dire transformer notre interprétation de l’information. C’est un travail qui va nous demander un certain effort (surtout si nous manquons d’entraînement et d’expérience dans cette approche), et qui va prendre un certain temps et une certaine quantité d’énergie physique et mentale. De fait, lorsque nous sommes perturbé, nous avons plus de mal à nous concentrer. Nous allons nous appliquer à calmer notre esprit pensant, ce en revenant à notre respiration et à la sensation de sa propre présence intime à l’intérieur de son corps. De là, nous pourrons plus aisément identifier ce qui se passe en termes d’émotions et de pensées. La paix procurée par l’attention portée à notre respiration va nous permettre de nous centrer, d’y voir plus clair et de comprendre. Ensuite, la transformation se fera naturellement d’elle-même passant d’un état d’esprit vulnérable et fragilisé à un sentiment de confiance en soi et en la situation, avec tout le détachement et le relativisme que cela suppose.

              Si, enfin, tel que nous le propose la troisième interprétation, nous sommes libres  de toute connotation particulière vis-à-vis de ce qui nous est communiqué, nous chercherons alors à en ‘tirer notre parti’ dans le sens où nous choisirons d’en faire quelque chose de bénéfique et de lui attribuer alors une qualité positive.

             Mais au final, au vu des caractères toujours changeants des phénomènes et des situations, et donc jamais tout à fait fiables dans la durée, nous nous permettrons de développer une attitude détachée envers la réalité en relativisant toujours ce qui nous arrive et ce que disent et font les autres. Car, somme toute, c’est un peu comme si cette réalité était tout simplement capricieuse : tantôt agréable, tantôt désagréable, tantôt ni vraiment agréable ni tout à fait désagréable, et pour le moins incertaine. Son caractère lunatique, polymorphe et ambivalent ne peut que favoriser la confusion pour peu que l’on se fie trop souvent aux apparences, à ce que nous voyons et entendons.

          Restons libres de ce mental qui colle systématiquement à la réalité, comme un papillon qui embrasse une fleur après l’autre, jamais tout à fait satisfait de ce qu’il trouve ici ou là. Observons le papillon et sa course, détachons-nous de son occupation, et contentons-nous de la seule grâce de son vol.