• La Joie véritable, santé de l’être

     

          La Joie véritable surgit de l’authenticité de l’être, d’un profond enracinement dans l’instant, d’une présence véritable au monde. Elle implique de savoir ‘goûter’ la vie pleinement dans l’instant au travers de ses sens sans s’y attacher, permettant ainsi d’honorer et célébrer ce don qui nous est fait d’expérimenter la vie sur Terre : voir ce qui est digne d’être vu ; entendre ce qui mérite d’être entendu ; sentir… ; goûter à… ; toucher… ; penser, imaginer, se souvenir de… tout ce qui relève de la beauté et de l’harmonie.

         La Joie véritable est spontanée et non-induite par le mental. Elle implique d’en venir à voir les choses telles qu’elles sont, sans tricherie, sans honte, sans gêne, sans peur, sans échappatoire d’aucune sorte, et à les accepter et les accueillir dans ce qu’elles sont, telles qu’elles sont. C’est là voir la Réalité ainsi qu’elle est, avec équanimité et un détachement absolu.

     

        Nos préférences de toutes sortes ne sont pas sans risques… Les passions, en tant que soif de plaisir et de satisfaction suscitée par les portes du corps que sont les 6 organes sensoriels, ne sont que joies éphémères finissant toujours par tourner en frustration, en tristesse, en nostalgie... En effet, à peine obtenu le fruit de notre désir, notre esprit est déjà en quête d’un autre gain, d’une autre saisie, d’un autre ailleurs…

         Le plaisir et la jouissance puisés dans le monde physique ou intellectuel se parent d’une apparence alléchante et trompeuse, et recèle un caractère décevant : sitôt assouvie telle ou telle recherche de plaisir, un sentiment de manque, une insatisfaction, une incomplétude se fait à nouveau sentir qui nous pousse à partir à la recherche d’autre chose un peu plus loin, en dehors de soi… Quelque chose que l’on veut retrouver, l’intensité d’un plaisir, d’un moment de bien-être. Nous voulons continuer le plaisir, continuer de nous régaler ; nous voulons toujours plus…

        Toute notre recherche de distraction et de divertissement, notre soif de consommation, et nos stratégies déployées en vue de pallier à la bienheureuse oisiveté perçue alors à tort comme de l’ennui et du vide, tout cela nous emporte toujours plus au large de nous-même. Ainsi, l’acédie nous guette qui emboîte insidieusement le pas sur l’excitation du moment…

        Cette impression trompeuse d’ennui et de vide, source de mélancolie, de tristesse et de dépression, est une simple méconnaissance de la vie dans l’instant et de son dynamisme rayonnant. C’est la conséquence de notre inaptitude à nous sentir reliés à plus grand que nous-mêmes, à savoir à la vie elle-même, à la vie de l’univers présente tout autour de la Terre à chaque instant !

        La mélancolie et la dépression apparaissent en réaction à toute la stimulation qui a pu précéder, et qui maintenait une évidente excitation de nos nerfs sensoriels et des aires cérébrales associées ; créant par là une tension nécessaire dans le corps, évidemment liée à l’exigence d’une attention répétée ne permettant pas la détente et le repos.

        Comme tout cela est bien dommage en fin de compte ! Nous poursuivons des plaisirs et des joies éphémères visant à satisfaire un supposé besoin du corps pour une amertume et une frustration à longs termes ; nous négligeons par là l’habileté au discernement, la maîtrise des sens et la sagesse qui seules peuvent nous garantir un bonheur durable relevant du contentement et de la plénitude.

        La joie consommée dans les plaisirs temporels n’est pas la véritable Joie, et apparaît plutôt comme une fausse joie qui, pour exister, doit nécessairement renouveler son appui sur une forme d’excitation ou une autre.

        Cette recherche de satisfaction des sens, recherche de plaisir et de joie est toute légitime, et part du désir sincère d’être heureux, de goûter au bonheur et au bien-être. Seulement voilà, les moyens entrepris et les stratégies mises en place s’avèrent inappropriées au succès du Bonheur véritable, et tendent trop facilement à leurrer notre enthousiasme pour assouvir des besoins limités, médiocres, et de courte échéance.

        Il est fascinant d’observer nos attitudes humaines dans nos tentatives sans cesse renouvelées de socialisation, et de voir combien ce ne sont pour la plupart que des contextes et des prétextes à jouir de ce qui n’est bien souvent qu’un semblant de bonheur et de joie, tant sous le signe de la camaraderie, de l’humour et du rire, que sous celui de la convenance, de la politesse et du respect affiché.

     

        En même temps, pour pouvoir aspirer à autre chose de bien plus grand, bien plus noble et bien plus fondamental qui puisse satisfaire pleinement notre être dans son désir de félicité, il faut pour cela avoir l’idée que cette possibilité existe, qu’un tel Bonheur soit envisageable, et éventuellement le voir et le reconnaître chez quelqu’un pour se sentir suffisamment inspiré, et de là, aspirer précisément à la même condition.

        Le Bouddha, l’Eveillé-de-par-le-monde, remplit justement cette fonction qui consiste à nous montrer et nous prouver que cela est possible : il est celui qui a réalisé la Voie, le fruit de l’Eveil.

        Pour y parvenir à son tour, à l’échelle modeste de sa propre vie, nous pouvons être tentés de faire naître et développer le détachement, comme voie possible vers la sérénité ultime. Une observation attentive, soutenue, constante, de tout ce qui apparaît nous y acheminera sans faute.

        Le détachement ne signifie pas ici l’indifférence ni encore la négligence. Il s’apparente à une attitude de grande équanimité, à une humeur égale envers toutes choses et tous êtres, une acceptation patiente, non sélective, non discriminante et non exclusive des situations quelles qu’elles soient. Pour autant, cela ne signifie pas cautionner tout acte répréhensible visant à causer de la souffrance pour autrui ; en ce sens, le détachement implique une compréhension pleine et aboutie de la situation à laquelle il s’applique. Cette approche constitue par là l’une des quatre grandes composantes de l’Amour véritable dans l’enseignement du Bouddha, qui sont : la Bonté, la Compassion, la Joie altruiste, et l’Equanimité donc en tant que fruit du détachement. Sa dynamique d’action est le lâcher-prise de toute forme de saisie : bien sûr physique d’une part, mais surtout psychologique… le mental s’agrippant jusqu’au bout de nos efforts menés en vue de nous affranchir, constituant ainsi un obstacle tenace au sein même de notre désir de libération. Le détachement est donc à comprendre avant tout comme ‘une non-saisie’.

        Etrangement, l’ultime effort consiste précisément en un non-effort, celui de lâcher prise de tout effort, sans que ce lâcher-prise soit lui-même la volonté d’un lâcher-prise (!) ; ce, de sorte qu’il n’y ait plus aucune retenue ni aucune saisie de quoique ce soit ; de sorte à ce que la libération s’opère d’elle-même, que l’esprit libère sa puissance d’Eveil, sa semence de Joie, et se déploie entièrement dans l’espace infini qu’il est lui-même.

        Alors, l’être rayonne effectivement de sa Joie originelle et fondamentale, source de plénitude et de santé parfaite.