• • La solitude épanouie

    La Cabane 3 octobre 2010

    Il y a quelques années de cela, alors que j'étais étudiant à Rennes (en Bretagne), je prenais plaisir à aller me promener dans les rues et les immeubles anciens et vétustes de la ville, tranquille et détendu. Il y régnait un tel charme, une telle atmosphère. Un jour que je visitais un immeuble parmi d'autres avec sa cour intérieure, son vieil escalier en bois, ses balcons communicants, ses murs en torchis, je passai près d'une porte d'où sortait une voix de femme relativement âgée. Cette dame était en prière; apparemment seule dans son vieil appartement, elle parlait à voix haute à son Seigneur :

    « Mon Dieu, comme je suis seule, et comme la solitude me pèse Seigneur. Je suis sans famille, sans amis, mes proches se sont éloignés, mon mari est mort...Faites que je ne sois pas si seule Seigneur, ou bien aidez-moi à supporter cette solitude et ce désespoir. Consolez-moi, mon Dieu... »

    C'était assez incroyable que je passe par là à ce moment et que je sois témoin, à son insu, de la prière lamentée de cette pauvre dame. Bien sûr, mon cœur me disait d'aller frapper à la porte de cette femme et d'un élan plein d'affection de lui assurer mon soutien et lui témoigner mon amitié. Mais dans cet âge de vie dans lequel j'étais alors, nous n'avons pas toujours la sagesse, la force et le courage d'écouter son cœur. Hésitant et timide, arrêté, je suppose, par mes conditionnements culturels et sociaux, je suis reparti, j'ai passé mon chemin; certes plein de lumière confiante et d'amour fraternel pour notre sœur, sans pouvoir néanmoins la conforter de quelques chaudes paroles ou d'un geste attendri.

    Nous sommes nombreux pour qui la solitude pèse, dans nos grandes villes comme dans nos campagnes, que nous soyons au chaud dans le confort matériel ou bien à même la rue en quelque lieu sordide, sans chauffage, sans ami... Nous sommes seuls et nous sentons abandonnés, oubliés, négligés, aliénés, exclus, isolés, séparés des autres, de l'Autre.

    De nos jours, il existe toutes sortes de moyens élaborés, voire sophistiqués pour combler cette solitude et pallier à la désolation et au vide terne et insipide qui la caractérisent. Autant de moyens de consommation et de distraction aussi attractifs les uns que les autres : drogues, vêtements, ordinateurs, alcools, nourritures, télévisions, jeux, etc. Ça n'est pas que ces choses soient nécessairement nuisibles en elles-mêmes, elles ont bien souvent leur utilité de base, c'est surtout l'usage et l'accoutumance que nous en faisons qui changent leur fonction et altèrent leur nature.

     

    Pourtant, il peut être merveilleux d'être seul. Il existe un type de solitude où nous nous sentons pleinement reliés aux autres, à tous les autres. Cette solitude-là est alors plénitude. Lorsque nous revenons à nous-mêmes et restaurons un espace de calme et de tranquillité au-dedans, nous pouvons très vite nous sentir paisible et détendu; et là nous écoutons toutes les petites choses qu'autrement nous ne voyons ni n'entendons: notre respiration, le souffle du vent, le clapotement de la pluie, un meuble qui grince, le tic-tac de l'horloge, une voix au loin... Nous nous apaisons toujours plus et nous écoutons encore plus profondément, tant et si bien que cette écoute nous amène à « voir ». Nous voyons la Terre et tous ses résidents, ses locataires; nous sentons sa présence; et nous nous sentons « en relation » dans l'instant même, en relation avec la planète, avec les arbres, les insectes, les animaux, avec les humains qu'ils soient proches ou éloignés, qu'importe, car cette écoute particulière que nous offrons nous fait alors participer à un dynamisme relationnel qui transcende toutes limitations et toutes différenciations, qu'elles soient géographiques, culturelles, temporelles...

    Nous sommes alors dans une dimension d'inter-être avec la vie, avec les autres. Nous parlons là de solitude utile et empathique, bénéfique à tous les êtres en même temps qu'à soi-même. C'est là le pouvoir de la méditation attentive et généreuse. Et aussi fascinant et paradoxal que cela puisse paraître, cette communication avec la vie n'a de chance de se réaliser et de se produire à un niveau profond qu'à travers le silence et l'écoute qu'il favorise, qu'à travers donc une certaine forme de solitude. C'est à cela que peut nous mener la méditation, c'est-à-dire à une expression du vivant, à la sensation et l'expérience d'une présence partagée entre nous et les autres.

     

    On peut s'étonner que notre chère « mamie » du début de cette histoire n'ait pas su trouver de consolation autre que la prière auprès d'un Dieu assigné à résidence dans le ciel uniquement. J'espère que mes mots ne sont pas pris pour une provocation. Ne serait-il pas plus joyeux de faire descendre son Seigneur sur terre et dans son quotidien, de sorte à pouvoir « toucher » la présence du Dieu de la vie tant au plus près de soi, en son cœur et en son esprit, que partout autour de soi, dans l'animé comme dans l'inanimé ?

    Parvenir à un tel tour de force c'est ne plus être seul pour être avec tous, solitaire certes (au moins pour un instant), mais aussi solidaire. Nous communions alors ensemble dans le silence et la solitude partagée, une solitude épanouie qui nous retrouve et nous rencontre toujours dans un même espace-temps : ici, maintenant.

     

    A présent, asseyons nous un moment ensemble...

     

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