• Le discernement

             Le chemin est clair. Le chemin est simple. Il devrait être très simple pour chacun de nous au quotidien. Il devrait être simple de faire le bien, en évitant par exemple de causer souffrance et désagrément autour de soi. Pourtant cela semble parfois bien difficile à appliquer pour l’espèce humaine, bien difficile à réaliser pour la plupart d’entre nous. A quoi cela tient-il ? Oh bien sûr, dans le visible de nos actes nous savons nous montrer civilisés, polis et bien intentionnés. Mais dans le royaume de ce qui ne se voit pas, dans la sphère intime de nos pensées, sommes-nous satisfaits de nos exploits possibles en vue de rendre le monde meilleur ?

              Le Chemin est notre esprit ; notre esprit est le Chemin. Notre esprit est notre chemin de vie à tous. Travailler à le rendre plus clair, plus simple et plus beau, et surtout plus transparent, est sans nul doute la tâche la plus noble qui soit sur Terre et le métier de tous les métiers. Pourtant, que cela est difficile ! La beauté de la chose, cependant, réside dans ce qu’il nous soit donné d’apprendre. Apprendre à nous connaitre, apprendre à nous comprendre, apprendre à nous aimer, ce tant soi-même que les uns les autres. Le monde ne sera jamais parfait tel que nous le souhaitons. « Sois le changement que tu veux voir dans le monde » nous dit Gandhi. En effet, le changement ne vient pas tant de l’extérieur que de l’intérieur, pas tant des autres que de soi-même ; même si, bien sûr, l’un et l’autre s’interpellent et interagissent ensemble. Intuitivement nous savons tout cela mais nous avons peur. Nous avons peur du nouveau ; peur de ce que nous ne connaissons pas ; de ce que nous ne connaissons pas en nous, en l’autre, en l’autre qui est en nous, l’autre que nous sommes. Cette peur de ce que nous ne connaissons pas de nous-même et des autres est cette même peur de l’inconnu qu’éprouve l’enfant que nous sommes, sur le point de naître. Cette naissance est celle de l’instant, de chaque nouvel instant. Elle est celle de toute situation donnée que nous préférons trop souvent « enfermer » et figer dans des concepts obsolètes, dans des savoir-faire désuets, des automatismes et conditionnements qui veulent pouvoir prétendre dire ce qu’est la vie, plutôt que de laisser la vie se dire.

              La confiance est peut-être encore notre meilleur alliée, la meilleure clé à notre trousseau. Une confiance absolue qui transcende les apparences, qui transcende les barrières du temps.

            Comment discerner entre le besoin de l’autre et son propre besoin ? Qui et quoi privilégier entre le besoin de l’autre et le sien ?

              D’un côté il y a soi, de l’autre il y a l’autre, les autres.

          La vision bouddhiste de l’interdépendance des phénomènes nous invite à considérer le monde qui nous entoure dans son entier comme étant intimement lié à notre propre vie, de sorte que rien ne peut être absolument isolé du reste, séparé de soi. Quelle intrigue ! Pourtant je ne suis pas l’autre et l’autre n’est pas moi. Lorsque il ou elle veut ceci ou cela à tel moment, je ne suis pas toujours en adéquation avec son besoin, dans le temps comme dans l’espace. La sagesse bouddhiste nous convie à regarder les situations difficiles de notre quotidien à la lumière de la souffrance qui peut exister. Ainsi, si tous les phénomènes et tous les êtres sont effectivement en co-dépendance les uns des autres, cela signifie que mon bonheur comme mon malheur ont quelque chose à voir dans ta vie, et pareillement de ton bonheur ou de ton malheur dans la mienne. C’est alors qu’il peut être sage, juste et bon de privilégier ce qui est porteur de bien-être, ce qui est utile et bénéfique, que ce soit à soi-même ou à l’autre, voire à tous les êtres. Il s’agit là d’être perspicace, pertinent et généreux dans sa réponse face à la situation, dans sa décision face au choix à faire entre privilégier son propre besoin ou celui de l’autre. Cet état d’esprit perspicace, pertinent et généreux s’appuie sur la reconnaissance de la nature même du besoin : essentiel ou superflu, altruiste ou égoïste, noble ou dégradé, etc. De plus, une telle attitude de générosité finit toujours par faire naitre un sentiment profond de gratitude, véritable état de grâce, source même de « salut » et de guérison.

              Entre les deux extrêmes que sont, d’un côté un état de confusion totale, et de l’autre un état de clarté absolue, la méditation vient jouer un rôle médian, celui du discernement permettant de passer de la confusion à la clarté d’esprit.

            La confusion peut-être associée à un mur épais ; elle sépare le dedans du dehors, l’intérieur de l’extérieur. En même temps, dans un tel état de confusion, le sujet considère ce qui est extérieur comme étant l’intérieur, et vice versa. C’est un état de grande confusion où le discernement est totalement absent. C’est aussi là un état de grande souffrance. Telle une personne se trouvant dans une pièce obscure, ne distinguant pas les objets de la pièce ni même ses contours. Si elle veut sortir, elle ne peut en voir la porte pour la franchir, etc. Elle doit alors compter sur son organe auditif ; Mais si tout est silencieux et que personne ne vient frapper à la porte de l’autre côté, alors elle devra avancer dans la prudence et la crainte, l’incertitude et la confusion, à « tâtons » et au risque de sa propre vie, au risque de se blesser ou plus grave de se tuer. Enfin pour y arriver, il lui faudra surmonter les obstacles que sont la peur et la panique, et s’armer de bonnes armes telles que la patience et la persévérance. Cet état où l’on ne discerne rien est le propre de l’ignorance, l’opposé même de la sagesse.

            Avec la méditation on se trouve davantage face à un voile plus ou moins opaque. Il s’agit là en effet d’une phase de discernement où l’extérieur est reconnu comme ce qui est extérieur, et l’intérieur comme intérieur. Les choses sont reconnues pour ce qu’elles sont, du moins pour ce qu’elles sont conventionnellement connues et acceptées. Il n’y a pas de confusion, pas d’amalgame. Ça n’en demeure pas moins un état de dualité persistante, où nous nous voyons comme séparé des autres, distinct du reste du monde. C’est en cela, en même temps, une étape de traversée de la souffrance. La personne sait voir et distingue de plus en plus nettement les objets et leurs contours alors qu’elle progresse dans sa méditation. Elle devient consciente de ce qui se passe, mais n’a pas encore la sagesse d’aller droit à l’essentiel.

           L’état de clarté parfaite est ce à quoi aboutit, s’il est bien mené, le cheminement de notre méditation, autrement dit à la transparence. C‘est encore un état de clairvoyance, de lucidité et d’éveil. Le sentiment préalable de séparation des phénomènes est à présent tout à fait dissolu. Il n’y a plus ni extérieur ni intérieur. Il y a ce qui est. Les choses sont reconnues pour ce qu’elles sont dans leur véritable nature. L’esprit clair et simple est à présent libéré des concepts et de toutes distorsions projetées sur la réalité. Plus de dualité, plus de lutte, plus de doute. Tout est balayé pour laisser place à la compassion et à la sagesse qui peuvent alors rayonner pleinement et librement, éclairant, illuminant le monde autour de soi. La personne agit par sa conscience seule, en tant que pure intention réceptive. Elle est « un » avec l’univers. Elle n’a pas à « sortir » de la pièce obscure parce qu’elle n’y est jamais « entrée » et ne s’y est jamais trouvée, de fait, il n’y a pour elle aucune pièce et aucune obscurité. Tous les concepts sont balayés au vent de la transcendance. C’est un état où il n’y a rien à discerner, un état de connaissance absolue, transcendante, intuitive et immédiate.

             En vérité tout est là et tout va pour le mieux ! Nous devons comprendre que les choses et les évènements, les êtres et leurs histoires de vie se déroulent tels qu’ils ont été amenés à le faire, en vertu de causes et de conditions, de contacts, d’interactions et de rencontres, de forces de volonté plus ou moins habilement orientées, qui nous poussent dans une direction ou une autre, selon le caractère de chacun à un moment donné de son parcours, selon ses prédispositions, selon ses tendances et ses impulsions, selon l’élan de son cœur. Les choses sont ce qu’elles sont parce qu’elles y ont été acheminées, et parce qu’il leur faut bien être quelque chose, s’exprimer d’une manière ou d’une autre.

            Notre plus grand problème à nous les humains est sans doute l’attachement, source de confusion (l’opposé même de la clarté) et source de complexité (l’opposé même de la simplicité). L’attachement qu’il soit à une idée, à un savoir-faire, à un souvenir, à une émotion, à un être, à une situation donnée, à un désir, une force de volonté, n’en demeure pas moins un lien qui nous attache et nous prive de liberté… Mais de quelle liberté s’agit-il ? Qu’est ce qu’être libre ? ...Ahhh, respirons !… Soyons zen : tout est là, tout a sa raison d’être, et tout va pour le mieux.

              Tâchons de nous appliquer au quotidien à cultiver notre regard dans ce sens.