• • Le funambule heureux

    • Le funambule heureux

     

             Marcher sur un fil est la pratique du funambule. Il marche concentré, s'avançant sur un fil ténu qui, on ne sait trop par quelle magie, supporte son corps d'athlète. Il se déplace avec prudence mais comme un fou confiant et plein d'adresse, attentif à chaque instant et à tout ce qui s'y trouve, y compris la moindre pensée, la moindre image apparaissant à son esprit. Il s'avance pas à pas et risque sa vie d'instant en instant.

    En vérité, sage est appelé-e celle ou celui qui marche ainsi les pieds sur terre et la tête dans le ciel, avançant chaque jour avec diligence, à la fois vigilant et en totale confiance en ce que lui propose et lui offre la vie à chaque instant. Bonheur ou malheur ne l'affectent pas tant puisque sa ligne de conduite l'amène à marcher tel un-e funambule sur la Voie du Juste Milieu. Point d'autres secrets pour cela que de toujours revenir à son souffle et placer ainsi sa conscience dans son corps, dans son ventre même, sous ses pieds.

             Quelle simplicité ! Et comme cela est difficile pourtant ! Comme il est difficile en effet d'atteindre une telle simplicité dans sa vie de tous les jours.

             Les gens nous disent toujours : « Il faut avoir les pieds sur terre, être réaliste, regarder la vie en face, ne pas rester tête en l'air, gagner sa vie, gagner son  pain, ne pas vivre de l'air du temps, ne pas vivre d'amour et d'eau fraîche... il faut avoir les pieds sur terre.... »

             Certes ! Pourtant à bien y regarder, ceux qui n'ont que les pieds sur terre finissent bien vite par les avoir « sous » terre, à force d'être dévorés par l'inquiétude et le stress, les regrets du passé, la peur du lendemain, le sens des responsabilités toujours plus nombreuses, toujours plus accablantes; tout ceci sans même s'être donné la peine, ou le loisir plus exactement, de vivre la vie pleinement et avec profondeur et simplicité: de contempler le ciel bleu, d'écouter chanter les forêts, de respirer l'air des champs, d'entendre couler les ruisseaux… et de laisser battre leur cœur.

             D'un autre côté, à l'extrême opposé, ceux qui sont tête en l'air sont bien vite rappelés à revenir sur terre : collisions, heurts, confusions, endettements, rendez-vous manqués....

             Pourtant l'un ne va pas sans l'autre.

    Comme le corps a besoin de deux jambes pour avancer et se transporter d'un lieu à l'autre, nous avons de même besoin de l'équilibre maintenu entre marcher les pieds sur terre et garder la tête au ciel.

             La pratique de l'équilibriste est une pratique de l'instant. Notre priorité, priorité des priorités, devrait toujours être d'être présent à nous-mêmes, présent à la vie en nous autant qu'à la vie autour de nous. Cela s'appelle prêter attention à la vie, ou encore prendre soin de la vie. C'est là une pratique de guérison.

    Il n'y a pas pour cela d'autres alternatives que d'apprendre et s'entraîner constamment à « décrocher » le mental, pour simplement revenir les pieds sur terre et respirer le plein air.

             Plus on s'applique à cela à n'importe quel moment de notre vie, où que l'on soit, qui que l'on soit dans la journée, et plus nous nous sentons libre. Tel un funambule heureux, nous avançons au risque de notre propre vie, à notre propre rythme, attentif, vigilant même, et surtout dégagé des emprises étriquées et pesantes de notre mental.

    Car pour nous tout est là, dans l'instant même, juste en face de nous, et le reste ne vient qu'en arrière plan, dans un rôle subalterne, dans une priorité seconde.

    A la question « Qui suis-je? », on peut alors répondre en toute confiance, avec sérénité et sourire aux lèvres : « je suis qui je respire, je suis qui je marche ». Désormais, notre carrière secrète, invisible aux yeux du monde, sera de partager avec le plus grand nombre ce bonheur grandissant, cette joie indicible d'être vivant sur terre en toute liberté. D'un cœur ainsi gonflé de sympathie pour tous, nous chercherons jour et nuit à offrir la bienveillance d'une amitié à quiconque peut en avoir besoin, à quiconque sait la recevoir.

     

                                          … Car pour nous… tout est là… dans l'instant !