• Méditations à 3.600 mètres d'altitude

    Refuge des Cosmiques, dans le massif du Mont Blanc, le 11 août 2012.

    

La beauté à l'état pur !

    La Vraie dimension de l'Espace !

    Ici, pas de fioritures, pas de faux semblants.

    Les paroles inutiles désignent leur auteur qui se sent aussitôt remarqué et finit par se taire. Une concentration silencieuse d'une soixantaine de personnes, c'est plutôt insolite, hors du contexte du Village des Pruniers. Pourtant, et tout à fait tacitement, les paroles sont rares et feutrées. Je me crois en pleine méditation avec la Sangha. A ceci près qu'il ne doit pas y avoir beaucoup de pratiquants ici, au sens bouddhiste du terme. Sans parler de ma pratique, car je médite ''ouvertement'', immobile, concentré comme les autres sur le spectacle qui s'offre à moi, en revenant régulièrement sur ma respiration, assis, le dos bien droit, sans que cela n'apparaisse à quiconque suspect. On dirait que tout le monde médite... C'est génial !

    L'environnement extérieur coupe le souffle par son gigantisme. Les Grandes Jorasses et la Pointe Walker que l'on aperçoit de profil au loin, L'Aiguille Verte sur la gauche, les Drus à ses côtés, les Aiguilles Rouges, la Pointe Helbrener, l'Aiguille du Midi toute proche, le Mont Blanc de Tacul, que nous tenterons après demain, le Mont Maudit et le Mont Blanc, tous les trois en alignement devant nous, sans compter la Dent du Géant, et je dois en oublier, se dressent dans le ciel et défient le temps de leur masse de granit imposante.
    Cette position est extraordinairement stratégique pour visualiser les grandes courses de haute altitude les plus classiques.   
    Tous ces sommets entourent les glaciers comme celui de la Mer de Glace au loin en bas, le Glacier du Géant qui
    commence à nos pieds au Col du Midi, le glacier de Tacul qui rencontre celui de l'Eychaut qui lui, vient du pieds des Grandes Jorasses...etc.
    Quel endroit pouvait être mieux choisi pour bâtir un refuge de Haute Montagne ?

    Les alpinistes encore engagés dans des voies sont sans cesse observés aux jumelles, en silence. Avec angoisse par certain(e)s, admiration et envie par d'autres.
    La blancheur immaculée est vive, flamboyante. La neige et la glace sont partout, percées çà et là de pitons rocheux. La luminosité impose le port de lunettes de glacier. Le soleil au zénith en rajoute.

    Hostile et attirant, inhumain et fascinant, ce lieu me ramène à la Vérité. Ici, le plus petit ''mensonge'' est impossible à formuler. Celles et ceux qui viennent là sont en quête plus ou moins consciente de Vérité. J'en fais partie.
    La vie et la mort se côtoient, se confondent et s'accompagnent, tout au long des voies d'ascension.
    J'ignorais à quel point j'avais besoin de revenir ici. Les raisons précises sont celles de tous les alpinistes et sont décrites dans un livre sublime d'Anne SAUVY : ''Le Secours en Montagne'' (Avec le PGHM de Chamonix).
    ...un autre monde...

    Refuge des Cosmiques. Le lendemain 12 Août 2012.

    Au réveil, le ciel est couvert et les étoiles sont invisibles. La nuit nous enveloppe encore. Les plus hauts sommets alentours doivent percer les nuages, mais à 3.600 mètres où nous sommes, c'est le grand brouillard.
    C'était annoncé par la météo. Des orages sont attendus. S'aventurer sur une arête par temps d'orage est dangereux. La foudre aime ce qui ''dépasse'' et s'y précipite volontiers, terrassant les imprudents.
    Le premier éclair déchire le ciel à l'Est, vers les Grandes Jorasses. La visibilité ne doit pas être tout à fait nulle.
    Un coup de tonnerre nous fige un instant dans la position où nous nous trouvons, tant il est brutal, violent et sec !
    Ce risque d'orage va nous ''scotcher'' à l'intérieur du refuge, sécurisé par une grosse installation de plusieurs paratonnerres. En altitude, la foudre est beaucoup plus dangereuse qu'en vallée ou qu'en plaine, parce que nous sommes à sa source.
    Le silence revenu écrase le petit déjeuner. Il est cinq heures. De toute façon déjà bien tard pour un départ en haute montagne.
    D'autres éclairs caressent l'aube, s'imposent pour s'éclipser aussitôt. Le tonnerre est encore rare et lointain, mais annonciateur de la suite...
    On débarrasse les tables, on donne un coup de balai et je m'apprête à retourner me coucher.
    C'est alors qu'il a éclaté. Je devrais dire explosé !!!
    L'Orage annoncé s'annonce ! brutalement par une série ininterrompue d'éclairs aveuglants associée à une suite continue de déflagrations assourdissantes qui font trembler le piton rocheux sur lequel se trouve le refuge.
    Tout tremble ! Les murs, le sol, le plafond, la magnifique baie vitrée panoramique. Les jambes tremblent aussi, le corps tremble, on a du mal à rester assis, les fesses sur les bancs de bois dur.
    Tout vibre, tout vit, tout est là : la Vie, la Mort. Tout !!!
    Malheur à l'alpiniste qui se serait risqué de remonter sur l'arête de l'Aiguille du Midi. Ses chances de survie seraient limitées.
    La foudre et les éclairs rivalisent de vacarme et de lumière. On y voit comme en plein jour. Les échos entre les parois ricochent de l'une à l'autre. L'Aiguille Lachenal en face et à la même hauteur que nous, le premier sérac du Mont Blanc de Tacul tout à côté, le Col du Midi là, juste à nos pieds, le glacier du Géant, tous sont foudroyés continuellement par les éléments en furie.
    C'est magnifique, malgré la visibilité limitée, c'est magnifique !
    Voici comment peuvent se marier violence et beauté. Quelle antinomie !
    Imaginez une violence inouïe d'une pure beauté (?!?...).
    Difficile non ? Et pourtant, j'y assiste.
    Un éclair d'un bleu profond s'acharne plusieurs secondes sur la cime de la Dent du Géant en l'éclairant tout azimut. C'est hallucinant de lumière, de mouvement, de puissance et de bruits !
    La pluie, la grêle et la neige (il fait + 1°C dehors), virevoltent dans tous les sens et frappent les grands panneaux vitrés. Le vent semble atteint de folie pure et ne plus savoir dans quelle direction expédier ses projectiles. Apocalyptique !
    Il faut baisser les volets extérieurs pour protéger les carreaux et couper le courant en déclenchant le disjoncteur, pour protéger les appareils ménagers.
    L'obscurité devient totale et seuls quelques traits d'éclairs apparaissent furtivement aux angles de la baie vitrée.
    Tout le monde a une lampe électrique à portée de main. Pourtant, il ne vient à l'idée de personne de l'éclairer. Chacun a conscience qu'il romprait la magie tourmentée mais grisante du moment présent...
    Privé de la vue, les autres sens sont exacerbés. L'ouïe est submergée, le toucher capte les incessantes vibrations et tremblements, et l'odorat est sensible aux fumets de foudre, tant les paratonnerres sont sollicités.
    Évidemment, personne ne parle. Il faudrait crier ou bien rompre les courts et rares silences inondés d'obscurité...
    Sans la vue, le mental en profite pour prendre le relais (tiens tiens le voilà lui...) et nous fait imaginer la foudre réduisant en miette le piton des Cosmiques (qui est peut-être là depuis des millions d'années), nous fait supposer que si un des paratonnerres devenait tout à coup déficient, la foudre traverserait la pièce et ravagerait tout sur son passage...etc.
    L'imagination atteint rapidement des dimensions comparables à celles de l'environnement extérieur.
    Alors, au bout d'un moment,  un peu d'angoisse finit par s'installer et les premières lampes frontales s'éclairent.
    Mère Nature semblait attendre ce moment pour commencer à se calmer. Les déflagrations s'éloignent, les éclairs sont plus brefs et moins nombreux. Lentement, le vacarme extérieur expire pour laisser la place à l'intérieur à quelques timides chuchotements, rapidement suivis par des rires feutrés, cachant mal l'angoisse de tout à l'heure.
    L'orage a duré. On remonte les volets. Il fait jour. La visibilité s'allonge. La pendule silencieuse indique 7 heures du matin. Déjà, quelques alpinistes se préparent pour remonter l'arête de l'Aiguille du Midi à 3.842 m pour rejoindre le téléphérique qui les ramènera à Chamonix, à la civilisation, 2.800 mètres plus bas.

    Je m'équipe aussi et je vais faire un tour. Méditer sur un glacier, à 3.600 mètres, entourés par des sommets imposants, dominants, inaccessibles pour moi, dans un environnement dont l'immensité dépasse la conscience, génère l'humilité. Je me sens comme un petit point minuscule, totalement sans importance...

    Je croise d'autres alpinistes sur le chemin du retour, qui portent dans leurs regards brillants d'éclats, les images inoubliables de leurs parcours en altitude de ces jours derniers, de refuge en refuge. Un mélange de fatigue, de joie immense et de sérénité les guident dans leurs pas lents et réguliers. Le visage brûlé par le soleil et la réverbération, le souffle court et joyeux, le sourire silencieux et évocateur, ceux là viennent d'ailleurs...

    A 11 heures le soleil me chauffe de ses rayons bienvenus. Je remonte au refuge par sécurité, dans une longue et lente marche de profonde méditation. !
    Au regard à mes problèmes de santé de l'hiver dernier et dont je ressens malgré tout quelques séquelles, je me sens si heureux de vivre !!!

    Il me vient à penser au projet de la Montagne du Dharma. Ces deux mots ''Montagne'' et ''Dharma'' sonnent à mes oreilles comme deux entités bienfaisantes, attirantes, comme deux réalités à offrir, à s'offrir. Et même si le lieu où je me trouve est bien trop haut en altitude pour ce fabuleux projet, je pense que celui où se trouvera la Montagne du Dharma aura de cette noblesse, de cette pureté, de cette vertu vivante et silencieusement criante des cimes enneigées. Adossée à une montagne plus élevée, je me plais à imaginer ce ''Village des Pruniers bis'',  protégé par des sommets bienveillants, bien plantés comme des sentinelles, vigoureux, solides et protecteurs...quel site merveilleux ce sera ! Je le sais...je le sens...

    Les glaciers sont mobiles, épais de plusieurs centaines de mètres par endroits, ils glissent lentement vers les vallées. Leur énergie est considérable. Y marcher en conscience m'a procuré un calme profond et durable, malgré le danger d'y être allé seul.

    Je souhaitais partager ces énergies gigantesques qui parcourent les montagnes et en particulier la Haute Montagne...
                                                    

                                                    Michel.